chers amis, "l'équipière" sort en livre aux éditions : les deux encres, et je ne vais pas me gêner pour en faire la pub! Si vous avez aimé le ton souvent caustique, parfois grave voire poétique,mais toujours véridique, si vous avez fait fi de l'esthétique déplorable du blog et pardonnez mon niveau préhistorique en tant qu'informaticienne, vous serez heureux de retrouver mes aventures maritimes "presque sérieuses" au grand complet.
A commander d'urgence contre la morosité ambiante, (sur internet aux éditions : les deux encres) et bientôt dans les librairies, enfin je l'espère, les voies de l'édition me sont souvent impénétrables!
En prime voici la quatrième de couverture :
"la cinquantaine perplexe, Joëlle CHAMALETest une voyageuse solitaire au parcours déjà bien étoffé. Pourtant, dans son grenier intérieur, un rêve encore en gestation : "embarquer sur un voilier comme équipière au long cours, et si possible avant d'avoir un déambulateur!".
Parce qu'il n'est jamais trop tard pour vivre ses désirs les plus fous, elle est partie en bateau, sur la mer et les océans.
Voici le récit décalé et atypique d'une aventure maritime, raconté par un drôle de petit mousse qui adore en vrac les bateaux, Led Zeppelin et les îles désertes. L'auteur nous livre sans complexe tout ce qu'il faut savoir pour ne jamais mettre le pied sur le pont d'un voilier, mais tout ce que vous devez connaitre pour en avoir terriblement envie!
De sa conception à sa réalisation, un périple savoureux qui l'a mené de Sète aux îles Fidji, en passant par le Cap Vert et la Polynésie française, du Capitaine Crochet à Surcouf, le tout raconté par une quinqua au coeur d'artichaut, avec une verve insolente, drolatique et délicieusement intime. sac au dos ou en bateau stop, découvrez au fil de l'eau, le voyage plein de t'endresse d'une équipière de chos totalement novice et pétrie d'humour".
VOILA!!!!
mon site, je vous préviens, il est est tout aussi moche que le blog, mais il y a des photos!
NON ! Mon voyage n’est pas terminé, ni mon imagination envolée. Alors pourquoi ce long silence, ce grand vide abyssal qui m’a tenu éloigné de mon blog?
Heu !!! A la vérité il n’y a pas de raison valable, à part peut-être un léger laissé-allé passager. Voilà tout, et peu me chaut que l’on m’en tienne rigueur. Alors du passé faisons table rase et sans rancune aucune reprenons là où je vous ai misérablement laissé choir.
Il me semble que dans mon denier billet, je vous faisais partager mes vues plus que fantaisistes (mais oh ! combien vécues), sur mes capitaines préférés. Ode quelque peu caustique, je l’avoue, dédiée aux marins de rencontre. Mais gardez à l’esprit que ce n’est évidement pas exhaustif. Vous avez compris aujourd’hui ma propension à l’exagération. Alors, soyons fous, soyons gais et délirants et buvons frais !
Après l’extraction aux forceps de Suvarov, s’ensuivit une navigation sans autres remous que le doux quotidien vécu sur un bateau (déjà décrit), lorsque les flots vous en veulent personnellement, que les nuages vous plombent l’horizon, et que votre estomac vous démontre cruellement que c’est lui le chef ! Un vent à décorner les licornes, des grains en enfilade, le bateau a le hoquet et les haubans jouent du hard rock. Cela a suffit pour me terrasser en plein vol, abattue comme une quille, je gis sur ma couchette, agonisante. Plus de jus, plus d’envie, plus rien, juste une immense lassitude.
Aujourd’hui, c’est décidé, je déteste la mer !
Nous avalons nos 270 miles comme une soupe à la grimace. Trois jours de nausées qui en paraissent dix. Au bout Wallis nous attend.
Plus perdu, ça n’existe pas ! Ou alors le Capitaine Cook ne l’a pas encore découvert.
10000 âmes qui s’accrochent sur ce petit bout de terre mystérieusement français. Policiers et fonctionnaires poopas, aux petits shorts bleus si sexy, s’y ennuient fermement, nonchalance de l’administration où le tampon officiel pour les passeports est resté bloqué sur 2007 ! Déjà, la ligne de changement de date que l’on chevauche souvent dans ce coin ci du globe, nous opacifie l’entendement ! On est toujours un jour plus tard ou plus tôt que ce que l’on pensait, ravis de gagner un jour, mais angoissés d’en perdre un. Mais la vraie question est : Où a-t-il bien pu passer ? Ce mystère temporel n’a de cesse de me harceler les méninges. Alors si la confusion des années s’en mêle, c’est à y perdre son wallisien !
Une vie au ralenti, des villages clairsemés, une église hideuse, vague copie d’une cathédrale. Un charme tranquille et désuet. Mon Cap ne goûte guère la sérénité du lieu. A quoi s’attendait-il au juste ? A une casse auto ? Un concessionnaire Citroën ? Le musée du moteur à explosion depuis son invention ? Moi je préfère ça. J’espère toujours ces morceaux de cailloux disséminés dans le grand bleu, certains habités comme par inadvertance, d’autres pas, juste le hasard d’une migration facétieuse, un caprice de l’histoire qui égrène des poignées d’hommes aux quatre vents, comme le vent dissémine le pollen et fécondent ainsi des lieux secrets.
Buste de Tom neale fait par un voileux de passage, en souvenir d'un homme épris de solitude à l'exès et qui vécu à suvarov une expérience en solitaire hors du commun, durant près de 7 ans. John le nouveau gardien des lieux vit ici 5 mois par an avec sa femme et ses quatre garçons, et Robinson Crusoé à côté, c'était de la gnognotte!
L'incroyable oursin crayon, qui vous offre à sa mort, ses stylets d'un mauve vélouté, abandonnés par milliers sur la plage de suvarov. Je les cueille par brassée, comme des fleurs minérales, pour m'en faire des parures de reine!
Le marin est un mammifère à sang variable, il cultive une logique imparable qui lui est propre mais laisse souvent les femmes pantoises. Par exemple il peut lui arriver de changer les joints de sa pompe à gasoil au dessus de vos carottes râpées et vous sermonner si vous posez vos fesses humides sur la banquette ! Son échelle des valeurs est proportionnellement inverse à celle d’un terrien.Le marin a rarement mal au cœur, il est capable d’avaler son cassoulet froid Leader Price sous votre teint verdâtre sans éprouver la moindre gêne.Le marin a un langage qui lui est propre et il est vain à nous autres néophytes de tenter d’y comprendre quoique ce soit. Dés qu’il se retrouve avec ses congénères, on croit saisir que la seule chose qui les fait respirer, c’est le grain et le galbe d’une voile, le sens de la houle, le diamètre d’un hauban ou la passionnante vie des moteurs !Le marin passe un tiers de sa vie à bricoler n’importe quoi, pourvu qu’il bricole. S’ensuit parfois des dialogues surréalistes.« Passes moi la biellette crénelée et tiens bien le tube étambot sous la bague graphite ». Le tout marmonné la tête dans la cuvette des WC_Quoi? _le truc là, derrière le machin ! ».
Si vous n’y prenez pas garde, le ton peut monter devant votre air parfaitement ahuri, et il est alors urgent de ruer dans les brancards sous peine d’être pris pour l’apprenti souffre douleur.
De même que le Capitaine est maître incontesté sur le pont de son voilier, droit comme son mât, fort comme un brise glace, sûr comme un remorqueur, il peut tout aussi bien se révéler esquif en coquille d’oeuf, dés qu’il met le pied en ville, où il devient alors aussi vulnérable qu’un oisillon tombé du nid. On est presque tenté de le prendre par la main pour l’aider à traverser la rue, tant on a peur qu’il n’y parvienne sans casse ! Dans chaque marin sommeille un peu du pithécanthrope, ce qui les oblige à parler grivois entre eux à l’approche d’une paire de jambes jouant du ciseau ou de deux airbags surdimensionnés en goguette.Le marin est superstitieux et s’invente une ribambelle de tabous à respecter sous peine de s’attirer les foudres du malin. Moi qui adore les chats noirs, qui ne passe que sous les échelles, qui élèverais sans problème une portée de lapins sur un bateau et fait sécher mon parapluie dans mon couloir, je risque chaque jour le bûcher !Mais quel qu’il soit, il partage avec ses semblables un amour absolu pour son destrier à voile et une passion tumultueuse avec la mer. Il est également porteur d’un zeste de vague à l’âme, d’une bonne rasade de mauvais caractère, parfois d’une resucée de machisme qu’il convient de surveiller de près, et d’une sacrée louche de charme. Mélangez le tout et vous obtenez un cocktail aussi attirant qu’horripilant
Publié à 04:47, le 30/01/2009, Mots clefs : même pas peur
Dans l’instant qui suivit il fallut maintenir coûte que coûte le bateau dans son cap pour ne pas se faire rouler bouler, trouver les outils dispersés aux quatre coins du carré, se jeter sur la jupe arrière dans un équilibre précaire, tête dans l’eau et fesses à la lune et dans ces conditions déterminer les causes de cette étrange castration et pour finir y pallier très vite. Autant laisser tomber et se foutre à l’eau tout de suite, ça sera plus rapide.Heureusement mon Capitaine n’était pas du tout de cet avis. S’ensuivit alors pour lui un exercice d’équilibriste virtuose pour réparer ce putain de boulon qui bien sûr avait cassé net.Je me mis alors à haïr la navigation, la mer, les bateaux, les marins et tout ce qui pouvait se rapprocher peu ou prou de quoique ce soit ayant rapport avec de l’eau, sauf une douche chaude !Fort heureusement le Cap réussit une réparation de fortune, ce qui me fit revenir quelque peu sur mes résolutions guerrières, il ne restait plus qu’à prier très fort le dieu des safrans pour que cela tienne. Pas de problème, si ça marche, je veux bien me mettre à plat ventre et lui lécher les boulons à ce pauvre chéri ! De savoir ma vie maintenue par une goupille grosse comme une épingle, avait de quoi me hérisser les poils des bras, mais je réussis à maintenir la muselière bien serrée sur ma panique naissante. Ce n’était vraiment pas le moment qu’elle ouvre son bec ! Raide comme un poteau, la mâchoire soudée à l’acier, je semblais maîtriser la situation alors que mon intérieur était en vrac et que mon cœur me jouait les tambours du Bronx !Au troisième jour, la vue de Majorque au loin ne fut rien d’autre qu’un mirage inaccessible, un vent mauvais nous en interdisait l’entrée, je salivais d’envie devant le défilé des baies toutes plus tentantes les unes que les autres. Les eaux y semblaient de paisibles lacs alors que nous étions aux mains d’une furie déchaînée !Il fallut tenir ainsi jusqu'à Ibiza où quelqu’un de sensé n’aurait vraiment pas l’idée de venir se reposer. Les boites de nuits géantes et les hôtels en brochette, très peu pour moi. Mais dans ces conditions une île pleine de cannibales aurait fait l’affaire.Le petit matin blême nous vit alors arriver encore plus blême que lui, hagards, un brin dégoûtés jurant bien, mais un peu tard que l’on ne nous y reprendrait plus.A la fin de cet épisode peu glorieux il me fallait savoir si j’étais prête à continuer. La réponse ne fut pas longue à fuser dans ma petite tête. « Si j’aurai su, eh ! Ben j’aurai venu quand même ». …
Je ne sais pourquoi, mais me voilà prise d’une furieuse envie de flash back ! Vous devez vous souvenir que cet embarquement (que je relate ici en temps réel), est le second volet de mes aventures sur la mer. Mes aspirations en tant que mousse, ont tenté une première percée ravageuse il y a deux ans, et je me mis alors en quête d’un Capitaine (Surcouf de préférence), ce qui ne m’épargna pas "Crochet" dans un premier temps, que je vous décrirai ultérieurement dans toute sa splendeur et toute ma rage ! Bref, un aimable compromis entre Moitessier et Haddock fit néanmoins l’affaire et je pus me lancer dans mes phantasmes marins, la fleur aux dents, la trouille au ventre et guère plus aguerrie qu’un bébé ouistiti dans la jungle équatoriale !
Comment oublier le départde Sète en partance pour le cap vert, où je vécuspour mon baptême,une branlée magistrale, ce qui vaut bien un petit compte rendu juteux. Alors accrochez-vous et serrez les fesses !
En retrouvant petit bateau à Ballaruc, je me sens soudain très ébranlée. Je deviens comme un cheval apeuré qui refuse l’obstacle. Il m’apparaît si petit ! Quoi ? Lui tout seul au milieu de l’océan avec moi dessus ? Quelle folie. Non, pouce ! Je ne veux plus, c’était pour rire, du vent, du flan ! N’avez-vous pas compris que c’était juste pour me rendre intéressante ? Machine arrière toute. Mais il est un peu tard pour faire mon caprice. Heureusement que je ne sais pas ce que je veux ça me permet de faire n’importe quoi !
La suite n’est plus qu’un grand tourbillon dans lequel je n’ai plus le temps de penser ni d’avoir peur, je suis dans le siphon et je pars avec l’eau du bain !
Gilles est parti sur les chapeaux de quilles et à peine ai-je eu le temps de jeter mon paquetage sur le pont qu’il lève l’ancre.
Nous quittons Sète au petit matin pour la grande aventure de ma vie, sans me rendre compte de ce qui m’arrive et sans avoir accompli les petits rituels dont je suis coutumière. Par exemple me dresser à la poupe et crier au vent « je suis la reine du monde », comme je l’avais prévu ou bien ranger toutes mes petites culottes en ordre de préférence et mes livres bien nichés au sec dans leur équipet. Pourquoi cette précipitation ? Je ne sais pas, il paraît que ce sont des trucs de marins ! Vous ne pouvez pas comprendre.
La première journée débute pourtant sous de bons auspices. Vent câlin nord, nord-ouest, force 3 à 4, qui nous pousse gentiment vers le sud. Soleil, douceur, bref jusque là, ça colle plutôt bien avec mon film personnel. Et puis le soir tombant, petit vent pépère s’est mis à bomber le torse et à nous baffer avec entrain à coup de force 5 puis 6 et puis n’hésitant plus il est passé directement à 8, histoire de nous réveiller un peu. Ce fut plutôt réussi.
Brusquement, caresser l’échine de la mer hérissée d’une colère blanche et mousseuse devint une vraie partie de plaisir. Elle cherchait délibérément à nous expulser de son dos la vilaine, comme un chien qui veut se débarrasser de ses puces !
Très vite des creux se formèrent jusqu'à 6 mètres et par conséquent des bosses. Six mètres, cela peut paraître mesquin, mais quand il s’agit de six mètres d’eau qui vous foncent dessus dans la nuit avec un bruit de locomotive, on fait moins la fière. Le pire c’est de les entendre avant de les voir, juste un grondement sourd dans son dos et au dernier moment un voile sombre et menaçant au dessus de la tête, qui cache brusquement la pâle lueur des étoiles. Un suaire immense et morbide. Terrifiant !
Nous nous retrouvions les coques de noix, mon Capitaine et moi comme de gros navets dans un chaudron bouillonnant qu’une sorcière maléfique avait allumé sous nos fesses. Restait à savoir à quelle sauce elle allait nous bouffer. A l’étouffée ou à la nage ? Installer le pilote automatique devint impossible et il nous fallut tenir toutes ces heures accrochés à la barre comme des arapèdes sur leur rocher.
Devant ces flots impétueux mon estomac déclara forfait sur le champ et refusa obstinément de recevoir toute pitance solide ou liquide durant ces quatre jours. Ce n’était plus qu’une chaussette vide et flasque, horriblement douloureuse à mesure qu’elle se retournait pour en extraire du jus d’estomac concentré. Et pour couronner le tout, un froid hivernal, qu’une transformation en Inuit frileuse n’arrivait pas à combattre.
Il n’y a pas à dire, ça commençait sur les chapeaux de roues !
La tête dans le seau, je me sentais misérable, j’avais tout l’air d’une noyée tirée d’un marécage glauque, je sentais le chien mouillé et bien d’autres choses encore que je tairais ici !
Je me traînais de ma couchette à la barre pour remplacer un peu le Capitaine ivre de fatigue, essayant de ne pas paniquer devant les monstres liquides qui surgissaient de la nuit comme une meute de loups affamés. Il fallait alors négocier avec eux pour ne pas se faire mordre sur le côté. La peau des mains très vite usée par la rudesse de la barre (c’est pire que la vaisselle, je vous prie de le croire), les muscles tendus comme des cordes de piano, le dos fossilisé, j’attendais comme un zombie la fin de mon quart pour pouvoir me jeter sur la banquette, prisonnière de mon ciré glacé, m’enrouler dans le duvet trempé et sombrer dans un demi sommeil inquiet.
Mais il faut croire que tout cela ne suffisait pas, nous n’avions pas atteint les sommets de ma terreur, alors les vilains génies de la mer s’empressèrent d’en remettre une couche. Tandis que je luttais contre les vagues d’une énergie de plus en plus moribonde, la barre soudain entre mes mains se mit à branler curieusement, un des safrans avait visiblement l’intention de se faire la malle et le bateau brusquement privé d’une de ses « coucougnettes » semblait lui aussi tout désemparé.
Là je dois dire que je commençais à envisager sérieusement une issue fatale à cette aventure à peine commencée. Du plus profond de mon être montait insidieusement le seul mot qui me venait alors à l’esprit : « maison, maison » !
Les grains me trempent, le vent m’assèche, le corail me cisaille la peau, la vague me sale. Je suis le jouet des éléments, marionnette consentante entre leurs mains, je m’abandonne. Qu’ils fassent de moi ce qu’ils voudront. Posée sur mon île myosotis, je sens la lente rotation de l’univers autour de moi. Mon esprit part en vrille total. Je deviens Virginie sur l’île Maurice, Robinson dans sa cabane et Pénélope à Ithaque. Je suis un peu de Gerbault, de Moitessier, de Neale. Je suis coquillage, bigorneaux, grain de sable, écume, tout cela à la fois, partie intégrante de la grande alchimie qui fait de moi un être terriblement vivant !
J’ai eu droit ainsi à mes trois jours. Trois jours de grâce absolue et puis ils ont débarqué. Les Autres ! Conquérants, bruyants, envahissants.
Vous décrire mon degré de fureur est difficile. Je souffris alors d’un accès de Misanthropie aigue qui me secoua comme un séisme. Je nageais en plein délire de persécution.
-« Allez vous en, oust, barrez vous, c’est mon île, elle est à moi, à moi ! ».
Je me sentais trahie par Suvarov, rattrapée par une banalité que je refusais absolument d’admettre. La troupe bruyante m’avait remis les pieds sur terre, il n’y avait pas eu la troisième guerre mondiale et je n’étais pas seule au monde.
Bien sûr ma hargne n’a pas durée. Deux jours à jouer les sioux planqués derrière les cocotiers au moindre bruit de voix, et je suis redevenue l’être affable et ouvert que vous avez dû deviner en moi depuis le début ! Aussi toute rage consumée et toute honte bue, j’acceptais l’invitation pour un grand barbecue sur la plage, car à promesse de vin fin, la misanthropie ne tient point !
A heure dite, les Italiens nous donnent une leçon de spaghettis « al dente ». Les Anglais qui ne sont pas une référence culinaire s’extasient, les Français, eux appellent ça « pas cuit ».
Neuf jours passent en état d’apesanteur. Il nous faut partir, je m’y résous non sans avoir caché un bout de mon âme dans une porcelaine qui dormait sur le sable.
L’ancre couine, le moteur sort de sa léthargie, le fantôme de Tom Neale agite le bras sur le rivage, le bateau vire, c’en est fait !
Je range gentiment Suvarov dans mon coffre à souvenirs, au rayon « cru exceptionnel », et m’en vais vers d’autres aventures.
Loin, très loin là-bas, sur l’électrocardiogramme ultra plat de l’horizon, l’aiguille a soudain frémi et dessiné une brisure, une minuscule boursouflure qui rompt la platitude. La galette enfle de son levain à mesure que nous approchons. La chanson des brisants se fait entendre, la ceinture de chasteté nous offre sa faille unique, le goéland d’acier pénètre le lagon comme un spermatozoïde fend un ovule et nous le fécondons enfin de notre présence.
Alors c’est ça ? Voilà ce que procure la vue d’une île déserte ? Bon sang ! Ca pique le cœur, c’est fort comme le vent sauvage qui déboule sur l’océan, comme toutes les épices du monde réunies dans mon assiette. Une idée de début du monde qui déploie devant mes yeux chavirés, son rivage ébouriffé de cocotiers collés serrés, faisant barrage avec le ventre mystérieux de l’île, du genre de celles où l’on enterre des trésors et où Long John Silvernous épie à la longue vue ! Hop là ! Il n’en faut pas plus pour que mes glandes lacrymales entrent en action et je me mets à pleurer comme un veau à en faire déborder le lagon !
Nous jetons l’ancre dans une petite baie, sortie du pays imaginaire de Peter Pan ! Sitôt immobilisé, trois petits requins pointes noires viennent nous souhaiter la bienvenue. La couardise n’étant pas notre défaut principal, nous sautons quand même à l’eau, Franck avec masque et tuba, moi avec circonspection. D’autant que les squales ont appelé leurs copains et qu’ils sont maintenant huit à nous tourner autour. Ils ne font pas plus d’un mètre et je les sais inoffensifs, mais je sais aussi que le nombre augmente les audaces. Aussi, ne me revendiquant d’aucune espèce de gloriole, je ne quitte pas l’échelle des yeux, voire des ongles. Ils nous prennent en amitié et s’approchent si près qu’ils semblent chercher un câlin ! Sans que j’accède à leurs caprices pour autant,ils ne quittent plus les abords du bateau de toute la journée, aidés en cela pas les reliquats de nos repas que nous balançons inconsciemment sous leur museaux avides. C’est malin, d’ici qu’ils prennent mon pied pour quelques déchets comestibles ! Mais le spectacle qu’ils offrent nous captive et nous frissonnons devant l’incroyable voracité de ces gloutons affamés. Un bouillon- nement de volcan en éruption explose à la moindre miette jetée à l’eau, jusqu’à disparition totale de celle-ci. Je ne sais comment ils différencient le morceau à déguster, du museau du voisin !
Nous voilà seuls au monde avec des milliers de poissons et d’oiseaux. Peut-être que la troisième guerre mondiale a anéanti la planète. Qui sait ? Peut-être sommes nous les uniques survivants. Allez savoir ?
Avec l’émotion que vous pouvez imaginer, je descends à terre pour dessiner mes premières traces sur le sable vierge. Nous partons en balade à petits pas précautionneux. Tandis que mon Cap s’extasie sur de vieux alternateurs rouillés et des poêles à pétrole désossés que la mer a recraché avec dégoût, je m’embellis la boite à images avec la multitude de coquillages qui jonchent la plage, les gros bernard-l’ermite qui s’enfuient comme des dératés à notre approche et les bois flottés, sculptés par une mer de génie, échoués sur le sable praliné.
Je pénètre dans la touffeur de la cocoteraie qui bruisse comme une vierge effarouchée en crinoline de crépon. Des lézards patinent sur les feuilles, des cocos plombent le sol dans leur chute, des petits rats d’opérette trottinent menu, des moustiques affamés jouent Apocalypse now autour de mes chevilles. C’est toujours affamé ces bestioles. C’est incroyable ce qu’ils peuvent engloutir. Mais où diable mettent ils tout ça ?
Au bout de cette première journée je n’ai pas trouvé le trésor des pirates, mais l’île elle-même en est un merveilleux et je rentre au bateau avec des étoiles plein les yeux.
Une nuit d’obsidienne tombe sur ma première île déserte. La lune a jeté une flaque de miel sur le lagon, je choisis du Chopin, le meilleur coussin, mon estomac m’autorise un verre de vin et je me pâme d’extase !
La vie sur une île déserte c’est tout comme je l’avais imaginé ! L’aube nous sort du lit par des promesses de petits bonheurs en enfilade ! Je prépare tranquillement mon thé et je sors vite sur le pont pour lui dire bonjour. Je la regarde alors s’éveiller tendrement à la caresse du soleil, dodeliner doucement de ses cocotiers, et s’étirer comme une chatte jusqu’au bout de ses palmes. Elle s’ébroue et laisse tomber dans le lagon les derniers lambeaux de nuit qui s’y diluent en pastel. Je laisse alors mon Cap en tête à tête avec ses points de rouille et ses pots de peinture, et je débarque pour une rencontre solitaire avec Suvarov.
Le pourtour réduit est une alternance de plages vanille et de platiers roses acérés, aux baignoires naturelles remplies de trésors captifs à chaque marée basse. Des holothuries disgracieuses en boudinent le fond, les poissons prisonniers me regardent venir d’un œil affolé se croyant bon pour la friture, des oursins crayon exposent en rosace leur stylet minéral violet, dans une totale impudeur. C’est d’une perfection à couper le souffle. Des crabes dansent un menuet grotesque, les Bernard-l’ermite s’éparpillent en bouquet à chaque pas, tandis que les sternes et les frégates planent au dessus de ma tête comme un nuage menaçant. Je suis l’intruse, le rat dans la noix de coco, le HLM sur Suvarov ! Leur œil vif et nerveux surveille chacun de mes pas, il ne fait aucun doute que si je me rapproche un peu trop de leur nid et de la boule de plume qui y piaille à petits cris affamés, ils attaqueraient en raid kamikaze ! L’avertissement est clair.
Le corail a réinventé le rose et le lagon le bleu. Spirales aigue-marine et volutes en dégradé, lui dessinent une marbrure exquise. C’est si beau, si beau ! Je veux rester ici, vivre à Suvarov, mourir à Suvarov.
Je m’en fiche ! Je vais m’attacher à un cocotier et personne ne pourra m’en déloger. Ah ! Rester pour l’éternité à Suvarov !
Bon, au moins jusqu’à la semaine prochaine !
Publié à 09:16, le 31/10/2008, Mots clefs : Robinson, enfin!
Alors les heures et les jours se sont mis a deffiler et a ne plus ressembler a rien. Juste une suite d'espaces temps sans aspérités auxquelles se raccrocher. Je perds la notion du monde dés que Bora Bora disparaîtd e notre sillage.
Jour, nuit, faim, pas faim, dormir, lire, rêver...rien d'autre n'existe. Chaque matin le soleil nous revient, quelques filaments de nuages lui dessinent un abat jour de dentelle fine, il transforme les gros cumulus en barbes à papa géantes et remet mon horloge biologique a l'heure.
Le goèland d'acier a mis son tutu, mais il lui faudrait un sacré coup de pied aux fesses pour qu'il nous joue le lac des cygnes! Pétole ou presque, les voiles claquent comme des coups de fouet, le mat fait le métronome, bloqué sur allegretto, et je découvre avec joie que je n'ai rien oublié du mal de coeur. Cependant avec la toile ajustée au Mm nous volons chèrement nos trois noeuds a ce vent capricieux. Je m'en fiche moi, j'ai tout mon temps. Il se lassera avant moi!
Les nuits sont un ravissement sur ce bateau. Il fait doux, clair, les angoisses toujours a l'affut de ma deraison ont fermé leur clapet. L'océan sans limite et parfaitement vide nous permet des quarts de fainéants. on se hisse sur le pont toutes les demi heures l'oeil vague et l'esprit embrumé, pour retomber aussitot dans un sommeil a peine dérangé. Nous sommes l'aiguille dans la botte de foin. Le Pacifique nous offre au moins ça!
En ligne de mire Suvarov. L'île de Tom Neale. Ma future première ile deserte. 660 miles, en principe 5 a 6 jous, mais vu la roublardise du vent on ne peut jurer de rien.
Les conditions de nav ne sont pas excellentes, l'océan joue les meres "tape dur!", alternance de pétole et de grains qui nous propulsent sur la surface comme un galet lancé par Neptune en personne.
Le Capitaine pour me faire plaisir me propose de faire ce qu'il nomme lui "ses petits plats" et que j'appelle moi de "la ragougniasse". Et ça ressemble exactement avec ce qu'un mot pareil peut evoquer, je vous prie de le croire! Le mieux evidement pour parer a cette eventualite et de se rendre maitre des fourneaux. J'invente a mon tour, tripatouille, malaxe, mélange marrie, je fais des crêpes, du pain, des potées, des ratatouilles, fait valser les légumes avant qu'ils ne se decomposent, accomode de mille facons le poisson peché, en carpaccio, cru a l'ail et au gingemblre, en daube, au curry... ça mijote dans la cambuse, ça glougloutte, frémit, grésille, embaume, exhale, cela me vaudrait certainement une voie lactée chez Michelin. Je joue a l petite menagere aux fourneaux, comme petite je jouais a la dinette, et puis c''est cela ou aller prendre un ris dans la grande voile en pleine nuit, pendant d'un grain. J'ai vite fait un choix, pas folle la guêpe!
Cependant tout mon être reste tendu vers l'idée d'une terre au loin, qui va briser la ligne d'horizon, mais pour l'instant de l'eau , rien que de l'eau. Je scrute avidement, les yeux me sortent de la tête.
Bientôt, je le sais, je le sens...
Publié à 02:22, le 19/09/2008, Mots clefs : départ, Bateau
Non! je n'avais pas disparue dans la nature, ni été enlevée par un guerrier audacieux qui m'a collé à la cueillette de ses noix de coco, ni engloutie dans les abysses sans fond d'un pacifique , pacifique que ça! J'ai trouvé tout simplement un grand goéland d'acier qui m'a emporté à la poursuite du soleil, comme je l'avais rêvé.
Mais reprenons depuis l'interruption, que je vous compte par le menu, l'aventure que je viens de vivre et qui a fait enfler mon coffre à souvenirs d'un cru tout à fait exceptionnel.
A picorer ainsi les îles avec mon sac à dos, j'en viendrai presque à oublier le plat principal! il s'agirait de reparler bateau ce me semble. Ca tombe bien , ce matin sur ma ligne internet, il y avait un poisson solitaire avec une belle proposition d'embarquement. Sa migration est alléchante à souhait : départ de Papeete jusqu'en nouvelle calédonie, en caressant de la coque toutes les îles sur le passage : Cook, Samoa, Vanuatu, Fidji...
Le bateau est une merveille, joli ketch de 13 mètres, rutilant, confort maximal, où je me vois déjà sur le pont béate et lascive, comme les vahinés sur les calendriers ( quoi?)
A notre première rencontre, le capitaine me laisse par contre comme un arrière goût d'incertitudes, une impression de malaise et une brouettée de questions à élucider.
Au demeurant fort sympathique et avenant, il n'en laisse pas moins traîner sa main sur mon bras, d'entrée de jeu, plus qu'il n'est nécessaire. Bon, je n'en prends pas ombrage outrageusement et j'essaye de ne pas tomber dans le piège du jugement hâtif . Après tout certains ont l'affectif surdeveloppé et il n'y a pas mort d'homme pour autant. Peut être n'y a t-il rien d'autre derrière ces effleurements précoces qu'une amicale sollicitude due à la précarité de l'équilibre sur un bateau! Néanmoins, en personne suspiçieuse et sachant bien du haut de ma petite expérience que tout marin solitaire trop longtemps plongé dans les entrailles de son bateau, devient bien souvent sous haute tension à la moindre paire de jambes jouant du ciseau dans son périmètre, je tiens donc à creuser davantage ses intentions.
A notre deuxième rencontre, décidée à mettre les pieds dans le plat plutôt que dans son lit, je pose clairement mes motivations de "voyachieuse", et m'enquiers naïvement des siennes. La réponse est sans ambiguïté. Je vous passe les fioritures et autres formules alambiquées dont il a cru bon d'user pour noyer le poisson, pour en arriver à l'essentiel:
"pas cucul, pas bateau",
OK garçon, alors ce sera pas bateau. Et pas seulement du fait qu'il a l'air d'un pot à tabac disgracieux, non! Mais lancez moi un ultimatum de la sorte et je bats dans ma fuite, des records de course à pied aux prochains jeux olympiques.
Car quoi? Fiu de ce monde de brute, et que l'on puisse encore tomber sur des personnages bon pour le formol, qui en trois millions d'années en aient si peu appris sur les femmes me laisse pantoise. Pour eux c'est sans espoir.
Je ne demande pas la lune, ni la croix du sud, mais un minimun de douceur, que diable, d'attentions, de mots pour me charmer, de temps pour se découvrir, et surtout la certitude qu'une fois en mer, si d'aventure je devais prononcer un non merci, que celui ci soit entendu sans colère ni frustration!
Autant croire au père Noël en voyant la delicatessecde mammouth de mon interlocuteur. Quoiqu'il en soit, je décroche ma ligne et l'intérêt qu'elle a suscité, et renvoie dans les couches du crétacé inférieur, le capitaine qui probablement s'en était échappé avec une machine à voyager dans le temps. Au suivant...
Je n'eu qu'à me féliciter de faire la fine bouche. Deux jours plus tard, alors que je rêvassais devant les petites annonces de la marina, entrait dans mon champs de vision, un grand gaillard aux airs d'aventuriers des mers du sud, un peu pirate sur les bords, flibustier au centre, tout sourire, franc du collier, me demandant aimablement si par hasard je n'avais pas envie d'embarquer avec lui pour la nouvelle zélande via les îles du pacifique qu'ils nous plairaient d'aborder!
Deux jours de pluie ! pluie à n’en plus finir. Les branchies vont bientôt me pousser ! Les activités sur mon motu n’ont pas été grandioses. Même le lagon a perdu sa limpidité sous le feu nourri qu’il encaisse. La palmeraie est noyée dans sa morosité, et les grandes palmes, la tête basse, dégoulinent d’eau comme de tristes gargouilles.
Dans ma tente c’est Hiroshima ! Au matin j’ouvre un œil glauque et je vois passer devant mon nez, les livres flottant tels des petits radeaux de papier. L’étanchéité de mon logis de toile a rendu l’âme, et l’eau s’est infiltrée par le tapis de sol. Je baigne dans deux centimètres d’eau tiède. Trop c’est trop ! Je déclare forfait ! Si je reste là je vais moisir sur pied, il est temps de plier bagages et d’aller m’installer au village dans une petite pension repérée à mon arrivée.
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Changement de décor ! Je somnole béatement sur mon lit, baignant dans une chaleur poisseuse, brassée sans relâche par un ventilateur asthmatique. Une douche monumentale m’a débarrassé du kilo de sable stocké dans mes cheveux et ma culotte. Quel bonheur !
J’ai trouvé refuge chez Domi où je loue une chambre monacale, qui me donne l’impression d’être au Negresco après mes deux nuits passées dans l’eau ! Nichée au cœur du village, la pension abrite un petit groupe de routards échoués là pour un temps indéterminé, d’écrivains en mal d’inspiration, englués dans la moiteur comme dans une toile d’araignée, le doigt coincé dans le goulot d’une bouteille de bière, d’artistes en tous genres sur les pas de Gauguin en quête d’un paradis créateur, des popa’as déracinés, hantés pas des projets touristiques lucratifs, mais heureusement irréalisables, qui font des plans sur la comète chaque soir pour les abandonner au matin. Un petit monde hétéroclite qui cohabite gaiement comme dans un roman d’Agatha Christie.
La journée, chacun vaque à ses occupations, ralenti par le « fiu» ambiant. On prend des allures de paresseux grabataires pour toutes les tâches quotidiennes, le soir la vigueur revient un peu, on s’installe sur la terrasse, mettant bout à bout des morceaux de vie épars, pour évoquer un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. La soirée des anciens combattants de la route se termine lorsqu’on a fini le tour du monde, bu la dernière hinano et que le débit de boisson est fermé
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C’était dans l’horreur d’une profonde nuit. Tout Maupiti dormait du sommeil du juste comme de l’injuste.
Béatement alanguie sur mon lit, vêtue du seul costume que j’avais à ma naissance, unique façon de ne pas mourir étouffer, la fenêtre ouverte pour parachever cette tentative de respirer, j’étais l’image même de la princesse au bois dormant (on peut toujours rêver) !
Mais ce fut bien autre chose que mon prince charmant qui se glissa cette nuit par la fenêtre. Sur les coups de 3 heures du matin, un sixième sens m’avertit soudain que je ne suis plus seule dans la chambre. J’ouvre les yeux et vois pencher sur moi une armoire à glace tatouée, me regardant fixement. Un grand guerrier sorti du fond des âges, se découpant dans la clarté de la lune, immobile comme un tiki. Il est juste rentré par la fenêtre pour regarder, voir, toucher et plus si affinités.
Y’en avait pas ! je l’ai viré comme un malpropre. Dés que mon cœur a recommencé à battre, je m’expulse nue, hurlante et échevelée, et le poursuis de mes invectives jusque dans le couloir où il s’enfuit sans demander son reste, aidé peut être en cela par la vision que je venais de lui offrir malgré moi !
le reste de mon sommeil fut chaotique et agité. Fenêtre close je dus me résoudre à me liquéfier sur mon drap, le cœur encore affolé, fort démunie devant ce manque évident de civilité ! Le lendemain le récit de mon aventure nocturne fit ouvrir à tous des yeux de hiboux. « Ah ! Ben ça alors, on a rien entendu, tu penses bien qu’on serait venu sinon ».
et voila devant vos yeux médusés, l'incroyable qui se produit. Après 3 mois de cafouillage honteux, j'ai réussi a mettre des photos! Sans interêt, certes! en vrac ? absolument. Débrouillez vous avec, moi je n'en peux plus! Au fait il y en plein d'autres dans l'album photo. Vous ne pouvez pas loupper ça!
Je suis sur le « Maupiti express », navette ultra rapide qui relie Bora Bora à sa petite voisine trois fois par semaine, en une heure de tape cul intégral.
Les deux îles si proches sont jumelles, deux tétons issues de la même chaîne sous marine ! Maupiti fait juste une taille en dessous, mais ici pas de cancer touristique ni de métastase hôtelière en grappe sur le lagon, pas de dysney world ni de Marinland en prévision !
Sinon la configuration géologique est identique. Au départ un point sur la carte, à peine une chiure de mouche que l’on serait tenté de gratter avec l’ongle ! et là, devant mes yeux trop petits, un piton rocheux sombre et monolithique, sorti mystérieusement des profondeurs, dans une poussée aussi ancienne que cataclysmique. Une contraction musclée des abysses ayant donnée naissance à cette petite merveille qui nous toise fièrement du haut de ses 380 mètres, cernée par une route de corail pilé, le tout adouci par un lagon ensorceleur. Une tranquillité de vie qui confine à l’excès !
A la sortie du bateau je choie dans la douceur ambiante comme dans un tonneau de plumes. Une poignée d’habitants tout en sourires nous accueillent et un nommé Daniel, qui attend de pied ferme le noyau de touristes, me dit qu’il tient un camping sur un des motus à l’autre extrémité de l’île. C’est parfait pour moi, je ne crains pas de me sentir piégée sur un îlot désert loin de toute Hinano salvatrice, car je sais que le lagon dans sa grande bonté se traverse à pied. Deux cents mètres de progression, de l’eau jusqu’à la taille, ce n’est pas l’océan à boire !
A la découverte du camping c’est la consternation. Daniel a juste oublié quelques petits détails concernant son lieu de « villégiature ». Notamment que son complexe touristique est abandonné depuis des temps immémoriaux et qu’en conséquence il n’y a aucune commodité aussi basiques soient elles. La cuisine commune (un minuscule cabanon éventré !), n’a ni gaz, ni eau, ni électricité, pour faire la tambouille, ça ne va pas être simple ! Le peu de vaisselle qui traîne est mangée par la rouille et la moisissure et contient encore les reliquats du dernier repas d’un campeur de passage, probablement dévoré par les fourmis quelque part derrière les farés. Farés en ruine pompeusement baptisés « chambre à louer » ! Ca grouille de rats, qui eux n'ont rien de famélique, les chanceux ! Brrr je préfère encore ma tente !
Le campement lui-même est sinistré. Le climat tropical a un pouvoir de déliquescence très performant. Tout ce qui n’est pas rigoureusement entretenu est très vite repris par la nature.
M’ayant largué comme un colis encombrant, Daniel saute dans sa barque et disparaît comme s’il avait le diable à ses trousses, me plantant là les bras ballants, seule sur la plage, sans le moindre être humain à l’horizon. Très vite la nuit vorace engloutit mon univers proche, et avec elle les bruits imperceptibles du jour deviennent grondements menaçants. L’île mère à deux cent mètres de là, disparaît de ma vue, le lagon devient trou noir, je baigne alors dans un concert de bruissements, crissement et autres craquements étranges. Je suis cernée par la course légère de pattes innommables, de reptations sournoises, et de sifflements suspects. Ca fait des pfuitttt, des cric cric, et des bzzzz… Je deviens le Pearl Harbour des moustiques ! Je frissonne d’incertitude et de solitude, jamais je ne me suis sentie aussi seule, c’est peut être parce que je ne l’ai jamais autant été. Mais après tout c’est ce que je voulais non ? Jouer à Robinson Crusoé a toujours été mon grand fantasme, alors pourquoi maintenant que je m’y trouve, je fais la fine bouche ? La peur me renvoie une image de moi que je ne soupçonnais pas et qui ne me plaît guère.
Comment ! Mais alors, je ne suis pas la grande exploratrice que je croyais être ? Quelle cruelle désillusion. Je suis là, pétée de trouille sur mon petit motu, et mon rêve est en train de virer au cauchemar. Les silhouettes fantasmagoriques des palmiers s’agitent autour de moi comme un ballet de sorcières déchaînées, les tikis* à l’affût grimacent méchamment, les crabes de cocotiers deviennent de monstrueuses araignées grouillantes. Je n’ai plus rien de la grande aventurière, je ne suis plus qu’une pauvre chiffe molle abandonnée avec des rats géants et des cafards gros comme des hélicoptères, dans un bac à sable pourri et complètement désert! Mais si je continue à extrapoler de la sorte, je vais perdre les pédales, c’est sûr !
STOP. Alors avant de me jeter en pâture aux requins, je dois reprendre mon self-contrôle. Allez, je respire un grand coup, dépose les armes, et ravale mes frayeurs. Je m’installe en tailleur sur le sable, style grand sage hindou et désamorce ainsi la panique qui monte en moi. Je respire, écoute, scrute, détaille et puis la magie opère! Je découvre alors dans un incroyable vertige la réalité du moment et sa préciosité. A savoir que parmi les sept milliards d’êtres humains sur la planète, je suis la SEULE à me trouver sur cette petite langue de sable. Je retrouve les sensations déjà éprouvées sur le bateau, au plus fort de mon isolement. L’orgueil bien fat et certainement illusoire, d’être un temps sorti de la masse humaine pour devenir individu unique et précieux ! Effet enivrant garanti. Ma frayeur se mue alors en exaltation, je me sens gonflée à l’hélium et mon âme apaisée s’élève vers les cieux. Posée comme une brindille sur mon bout de plage, je deviens aérienne. Comme un funambule des tropiques, j’accroche mon hamac à la croix du sud et enfouie le nez dans les étoiles comme dans une couette en plume d’oie. Toujours dans l’exagération et la redondance, je sais ! Mais après tout un peu de sublime ne nuit pas !
La nuit désormais mon alliée, perd un peu de sa noirceur le long de la grève ! Je suis celle-ci dans une totale quiétude, bordée sur ma gauche par le clapotis du lagon où les poissons jouent à saute mouton pour s’endormir et sur ma droite par le doux bruissement de la palmeraie. Les crabes sont redevenus crabes, les tikis ont retrouvé le sourire, et les rats sont si mignons derrière leurs petites moustaches ! Allez ! finalement, malgré un début hasardeux, il faut quand même chercher une pierre blanche pour marquer cette soirée si particulière et absolument magique !
Vers trois heures du matin Daniel revient de ses activités interlopes, je le devine passablement aviné aux bruits caractéristiques des ivrognes qu’il répand autour de lui. Cela enlève bien du charme à mon aventure, je vous le concède, mais l’état de grâce ne pouvait pas durer éternellement, car après tout je ne suis pas vraiment sur une île déserte. Bruyamment remise en face de la réalité je me rendors sereinement, rassurée tout de même, d’avoir un compagnon humain à proximité, aussi bourré soit- il !
Pour ne pas vous laissez mourir idiot en croyant que le paradis terrestre existe, je m’en vais vous égratigner un peu la carte postale.
Raivavae a mal à son lagon. Les poubelles futuristes, plastifiées, pétrolées, chimisées… s’entassent sur les flancs de la colline et la nourrissent de leur acidité goulue. A chaque pluie, un jus putride dévale la pente et se lance à l’assaut du lagon. Le corail se meurt de tant d’horreur, la ciguaterra opportuniste toujours à l’affût, se rue sur la fleur minérale moribonde. Petite algue squatteuse et vénéneuse, elle empoisonne le poisson qui devient impropre à la consommation. Les polynésiens toujours nourris grassement par des eaux poissonneuses à portée de tongs, se voient aujourd’hui obligés de porter filets et harpons plus loin, plus longtemps, et plus durement. Mais heureusement Mac Do est là (enfin son petit frère ici) !Mais comment peuvent-ils imaginer que la frénésie routière et industrielle de millions d’êtres humains si loin de leur île confetti, contribuent à ce futur désastre écologique, et comment leur faire admettre que leur propre recherche d’un meilleur confort dans leur vie quotidienne fait de même. Ils ne demandent pourtant la lune, pas de palais ni de piscine en marbre ou de monument inutile. Non juste une petite route pour faire le tour de l’île, un quai pour accueillir leur cargo ombilical, et des maisons un peu plus confortables. Qui osera leur dire :
-« désolé les gars ! mais pour vous c’est trop tard, votre part de modernisme vous pouvez vous asseoir dessus, on a tout pris pour nous et la planète n’en peut plus. Allons avec un beau lagon comme ça, vous n’avez besoin de rien d’autre ! un petit fare, un vélo et ça vous fera bien la rue Michel ! ».
Raivavae , a mal à sa jeunesse comme beaucoup d’autres îles isolées. Ils ont de plus en plus de mal à vivre l’insupportable isolement qui doit rivaliser avec les images venues du monde par le biais d’une télé omniprésente, l’attraction de l’ailleurs rendue inéluctable par la pratique encore balbutiante d’Internet, la frustration et la détresse des jeunes, sans réel travail, coincés sur une île miniature plus petite que votre terrain de golf personnel, jour après jour, année après année.
L’alcool qui aide à tenir ou tout au moins le fait croire ! La violence qui en découle.Il est vrai que les polynésiens ont bien souvent la main leste et il ne fait aucun doute qu’ils se transforment aisément en usine à baffes, surtout le samedi soir, aidés en cela par quelques caisses d’hinano jamais très éloignées !Malheureusement la distribution des gnons est bien souvent d’une injustice flagrante, et suit un chemin à sens unique qui ne se valorise que d’une seule règle : c’est le plus costaud qui tape le plus fort et le plus faible qui reçoit!Ainsi dans la valse des coups, les duos sont bien souvent bancals : femmes-enfants, hommes-femmes, hommes-enfants et même parfois femmes-hommes, ce dernier cependant restant en haut du podium avec à sa solde une carrure d’haltérophile champion du monde.
La drogue toujours en tapinois quelque part, à l’affût de la moindre faille a fait son apparition. Je ne parle pas de l’herbe du jardin qui fait rigoler tout seul dans son hamac comme un con ! Non je parle de la vraie pourriture, celle qui liquéfie les neurones, qui détruit à petit feu, celle qui enrichit un tas de raclures de bidet, bien trop malins pour y mettre le groin. Si seulement ces rebuts de l’humanité pouvaient se trouver a proximité de L’atoll de Mururoa quand celui-ci pètera un bon coup ! Malheureusement il n’y a pas de danger. Il y a longtemps que la justice divine a fait ses preuves de non ingérence. Fermée pour cause d’inventaire, en congé sans solde illimité la justice divine !Alors les raclures de bidets s’enrichissent et meurent paisiblement sur leur tas de billet . Y aurait-il quelque chose de pourri au royaume de « oui-oui » ?
L’île serait sous la férule d’une poignée de diacres, d’archidiacres ou mégadiacres, je ne sais plus ! Ils décident de tout, sont omniprésents et mènent la destinée des habitants d’une main parfois bien étrange quoique incontestée. Par exemple ils ont interdit tout forage dans l’île pour trouver l’eau potable qui se cache dans les profondeurs et si rare pour tous. Pourquoi ? mystère, mais bon, je ne suis pas un exemple d’objectivité en la matière, les voies du seigneur m’étant bien souvent impénétrables.
Mais attention à ne pas se laisser aller au jugement hâtif, comme je l’ai vu si souvent. Le fiu et la mélancolie polynésienne qui semblaient ravissant depuis notre grisaille hivernale, deviennent fainéantise et stupidité lorsqu’on s’y frotte trop longtemps. Le temps que l’on chérissait pour s’être arrêté devient alors un piège angoissant, et l’on se met a haïr ce à quoi on a longtemps rêvé, le phénomène n’est pas rare, car tout fantasme qui se réalise perd une bonne partie de sa saveur à l’usage. Et celui qui n’a pas le courage de se l’avouer et de rentrer chez lui à temps devient un popa’a aigri, raciste et parfaitement imbuvable !
Raivavae, c’est…heu !.. comment vous dire… ce n’est pas que… mais c’est…
Ah flutte ! bon je vais essayer autrement. Si vos cerveaux ne sont pas anesthésiés par 20 ans de SAO (service adulte obligatoire) vous devez vous rappeler Mary Poppins,( pour moi qui ne suit pas loin du complexe de Peter Pan ce n’est pas difficile).Souvenez vouslorsqu’elle saute avec ses trois compagnons dans un cadre fait à la craie sur le trottoir et qu’ils se retrouvent brusquement projetés dans un dessin animé. Et bien ici c’est pareil. A la descente du Tuhaa pae il y avait un tableau peint sur le quai, et j’ai sauté dedans à pieds joints.
Mais ici pas de pingouin en smoking pour m’accueillir mais le vaste poitrail de Natana, qui ne pouvant décemment pas me donner sa mamelle rebondie à téter, entrepris de remplumer mes poignées d’amour avec ses paniers d’avocats onctueux, gros comme des ballons de rugby, des bananes lilliputiennes et savoureuses, de tendres papayes et de juteux pamplemousses.
La maison de Natana est vraiment bleue et absolument adossée a la colline. Le lagon en lèche le perron dans une invite permanente, on y plonge à l’envie dans les colonies de bénitiers aux lèvres outrageusement fardées de bleu et de vert scintillant. Une prairie de sourires que j’efface du bout du pied par jeu, et qui reprennent de plus belle dès que je tourne le dos, sarcasmes attendrissants dont je ne m’offusque pas.
Heureuse comme Natana qui n’a pas fait un beau voyage et n’a pas vu cent paysages. Le seul qu’elle ait gravé dans son cœur, c’est son île jouet. Elle y a ouvert les yeux, les refermera comblée, rassasiée, satisfaite. Rien que du bleu, du vert, du jaune, de l’air, de l’eau,un labeur doux et nourricier. anythings else ?
Ce matin je me suis fait coincer à la messe alors que j’essayais de m’y glisser subrepticement. Natana me colle un chapeau sur la tête et tous se poussent pour me faire une petite place. Du coup je n’ose plus bouger un orteil. Je ne sais même pas quel culte je suis en train de célébrer. Non mais quelle honte ! Je tente un peu de play back durant les chants pour paraître moins godiche et me perds dans la contemplation des chapeaux, véritables œuvres d’art qui rivalisent d’originalité. Fleurs, oiseaux, pompons, rubans, tressés de joncs et d’osiers, qui transforment l’église en une volière tropicale. Les petites filles ressemblent à des poupées de loterie, toutes empéguées de chantilly et de tulle rose délicieusement désuet. Une grande fête foraine aux flonflons mystiques.
Je profite de l’évacuation d’un bébé hurleur pour me glisser à sa suite humble et compatissante, échappant ainsi au sermon et a la quête !
Les hyménées (sans être du Led Zeppelin) me font décoller et me propulsent jusqu’à un marae, croulant de solitude, d’un abandon poignant. Je m’installe sur une pierre brûlante pour lui tenir un peu compagnie. Un silence poisseux tombe des arbres et m’alourdit le cœur d’une mystérieuse angoisse. Tout est si désolé, si oublié que je lui murmure :
-« navrée, ils sont tous à la messe »,
-« trahison » gronde t-il .
Je suis bien de son avis mais qu’y faire ? Son temps est révolu grâce à une lessive révolutionnaire apparue voilà quelques deux cent ans : le missionnaire ! Moi j’aime le missionnaire. Surtout bien cuit !
Une petite résurgence de traditions ? un sauvage belliqueux et récalcitrant ? Une coutume locale qui résiste au bâton ? vite mon missionnaire et il n’y paraîtra plus. Et aujourd’hui n’espérez pas leur échanger un baril de missionnaires contre deux de mécréants ! que nenni. Les voila implantés aussi solidement que les flamboyants ou les magnifiques mapès.
Mais je rentrerai mes crocs acérés pour le moment.
The dark size of paradise viendra en temps voulu . Aujourd’hui je ne veux que me perdre dans mes illusions d’îles paradisiaques qui collent tellement à mon fantasme. La réalité ? plus tard. On s’en fout. Laissez moi rêver encore un peu !